Mercredi 30 octobre.
Cinquante-neuvième jour : Rome est à 97 kilomètres.
7 h 30, je sors du monastère Regina Pacis à Vetralla. Il fait suffisamment chaud pour que je sois en chemisette avec mon gilet sans manche. J’ai mal dormi, pourtant la chambre était parfaite, calme, peut-être est-ce dû à la mozzarella qui est mal passée, j’avais eu du mal à l’avaler, ou tout simplement la fatigue qui s’accumule. Donc direction Sutri, une ancienne cité étrusque, à une vingtaine de kilomètres. Parti comme c’est je ne pourrai pas être à Rome avant le 2 novembre comme je l’avais envisagé un moment. Tant pis. Cela me fera des petites étapes, je crois que j’en ai besoin. Il faut ménager la monture qui peine un peu. J’ai eu des nouvelles de mon amie Anne : elle caracole en Espagne où après son Chemin portugais, elle compte retourner chez elle depuis Compostelle en passant par Pau ! À pied bien sûr.
Ce matin petit déjeuner en solitaire. À sept heures deux thermos m’attendaient, une de lait et l’autre de café très peu remplie. Le grand bol de café semble inconnu dans ces régions. Je me suis donc servi un lait au café. C’est quand même une vie étrange toutes ces nuits seul, ces repas seuls, surtout dans des endroits comme ici, où toute une communauté dont j’entends les psalmodies vit à quelques mètres. Le voyageur est accueilli, même très bien accueilli (ici il était demandé 30 euros pour chambre individuelle avec drap et serviette, salle de bain particulière, repas et petit-déjeuner compris !) mais à peine côtoyé. Dommage, ma soif de convivialité est frustrée.
Lors de ma réservation par téléphone une sœur m’avait répondu « Non capisco il francese » et tout de suite une autre sœur avait pris le relais dans un français impeccable, apparemment il y en a une dans chaque communauté. C’est sans doute elle qui m’a appelé alors que j’étais revenu dans ma chambre finir mon paquetage et commencer à faire la liste des personnes auxquelles j’ai l’intention d’envoyer un petit mot une fois arrivé à Rome, notamment toutes celles qui ont eu la gentillesse de m’héberger. Elle voulait savoir quand je comptais partir. Je l’ai donc rejointe à l’accueil où nous nous sommes séparés en nous promettant de prier l’un pour l’autre.
Pour le moment je marche le long d’une petite route avec le trafic des départs au travail ou à l’école. Cela reste raisonnable, même si cela pertube le dialogue avec mon dictaphone. En fait dans la vie normale on n’oserait pas marcher sur le bord d’une route avec une circulation somme toute importante même si ce n’est pas une nationale, le contexte change tout, on avance vers le but, il nous aspire. Ultreïa ! Certains automobilistes me font des petits signes ce qui fait toujours plaisir et tous respectent la priorité des passages piétons même quand on n’en est encore qu’à quelques mètres. Je me sens plus en forme qu’hier, je marche d’un bon pas, les bâtons dans une main au cas où, le dos bien droit sur lequel le sac ne pèse pas même après ajout de mes emplettes d’hier après-midi.
8 heures, je quitte enfin la route et sa circulation matinale. Petit problème, je suis sur un chemin balisé « Via Francigena », mais qui ne correspond pas du tout à ce que raconte mon guide. Est-ce un itinéraire obsolète ou au contraire un nouveau tracé ? C’est l’aventure, de toute façon j’ai le temps, j’ai la journée pour faire cette vingtaine de kilomètres. Cela manque parfois dans les guides : on ne sait pas toujours si on est sur un itinéraire qu’ils nous ont concocté pour nous faciliter la vie, par exemple par sécurité pour éviter une route, où sur « l’officiel ». En tous cas celui-ci, en forêt, est bien balisé et très plaisant.
On a quitté la région des oliviers, il faut dire qu’on a pris un peu d’altitude, ce sont désormais des arbres fruitiers, principalement des champs entiers de noisetiers pour lesquels la saison doit être passée, les noisettes sont toutes desséchées. À l’évidence un peu de soleil rend les choses plus attractives, sous la pluie je ne leur aurais même pas jeté un coup d’œil, je n’aurais rien remarqué. C’est extrêmement paisible on n’entend que le bruit de mes bâtons, c’est moi qui dérange. Les gens s’étonnent souvent que je marche seul, mais c’est un vrai plaisir, j’aime ça justement pour ce genre de petits moments. Des pèlerins en terre cuite incrustés dans les bornes qui jalonnent le chemin me tiennent compagnie.
9 h 30, je me suis égaré. Il faut reconnaître que dans ce genre de situation le GPS simplifie bien la vie : m’étant retrouvé le long d’une voie de chemin de fer sans possibilité de la traverser, il a trouvé le moyen de me remettre dans le droit chemin. Il fait toujours beau. La poignée d’un de mes bâtons se déglingue, elle a dû se décoller et glisse vers le bas quand je l’empoigne trop vigoureusement ; ce n’est pas bien gênant, mais ajouté au fait que mes talons de chaussures n’ont plus d’empreintes, on sent qu’il est temps que cela se termine : si ça se prolonge trop je vais être recalé au contrôle technique.
Peu avant 10 heures j’arrive au pied d’étranges tours délabrées qui surgissent au milieu des noisetiers. Je m’attarde un moment à les observer, à tourner autour. Ce sont les Torri d’Orlando, les Tours de Roland, le compagnon de Charlemagne, qui, pour des raisons obscures, a donné son nom à ces anciens monuments funéraires romains. Le silence est total, participant à l’ambiance mystérieuse qui imprègne les lieux.
10 h 45 je termine une petite pause sur les bords d’une grande propriété, la Trinità, où je suis arrivé par une longue allée bordée de grands pins parasols. J’en ai profité pour réserver ma chambre à Sutri, ce sera à l’Accueil pèlerin des sœurs carmélites, il faut arriver après 17 h 30. J’ai largement le temps.
Environ midi, à l’entrée de Capranica un homme en scooter, ou plutôt ici en Vespa, fait demi-tour devant moi et me demande « Via Francigena ? », comme j’acquiesce il m’explique qu’il ne faut pas suivre les balises, elles vont me faire descendre dans la vallée et me faire faire tout le tour de la ville ; il faut monter droit vers la ville et la traverser, ce sera plus court. Je suis son conseil quand, arrivé sur la place Garibaldi, face à la porte San Antonio, j’entends quelqu’un appeler. Je me retourne, un homme avec une belle barbe blanche me fait signe et vient vers moi. Il me demande « Pellegrino via Francigena ? », puis comprenant que je suis français continue dans ma langue. À son tour il m’explique qu’il ne faut pas suivre les flèches, qu’il faut traverser là, passer par ici…, et que demain il faudrait mieux choisir le trajet qui passe par Campagnano. Il a parcouru le Camino Frances depuis Saint-Jean-Pied-de-Port jusqu’à Fisterra et la Via Francigena depuis le col du Grand Saint-Bernard. Pour lui, quand vous êtes à La Storta, vous êtes à Rome, donc vous pouvez y prendre le bus pour terminer. Deux gars très sympathiques dont je vais suivre les conseils, sauf le dernier, je veux arriver à Rome à pied.
Je traverse donc la ville par une rue étroite entre d’anciennes maisons, longe la cathédrale Saint-Jean l’Évangéliste, passe la Porta del Ponte dell’Orologio, la Porte du Pont de l’Horloge, après laquelle la rue se rétrécit encore puis en sort par la porte San Pietro accolée aux remparts qui dominent la campagne.
13 heures, après avoir traversé une zone périurbaine, le chemin est devenu plus sauvage. En ce moment c’est un sentier étroit, un peu boueux par endroit, qui longe un petit ruisseau avec des ponts en troncs d’arbre glissants, un parfum d’aventure qui me rappelle, en moins stressant, les gorges de la Loue, rien à voir avec les grandes allées parmi les noisetiers ou les grands pins de ce matin. Le soleil se cache de temps en temps. Je ne dois plus être très loin de Sutri, environ six kilomètres.
J’arrive au pied de Sutri un peu avant 15 heures. En route je me suis arrêté un long moment pour déguster les galettes et une des pommes achetées hier à Vetralla. Je joue la montre pour ne pas arriver trop tôt en profitant de la nature et du silence qui m’entourent. Dans ma tête je suis déjà arrivé et je commence à me projeter dans l’après Rome. Le soleil est de plus en plus absent malgré quelques percées à travers les nuages.
En attendant l’ouverture de l’accueil pèlerin je fais un détour par l’amphithéâtre romain que je ne peux qu’entrevoir à travers la grille fermée, et la vaste et impressionnante nécropole étrusque en libre accès que je prends le temps d’arpenter. En remontant en ville je rencontre Josette et Gérard, deux pèlerins français qui marchent vers Rome sur la Via Francigena depuis le 14 septembre au départ de Pont-Saint-Martin. Ils font eux aussi étape chez les sœurs carmélites, mais arrivés en tout début d’après-midi ils ont pu avoir leur chambre.
Environ 16 h 15, je suis devant le couvent des Carmélites qui habituellement reçoivent les pèlerins à partir de 15 h 30 mais aujourd’hui exceptionnellement c’est bien indiqué 17 h 30 comme on me l’avait précisé. Pas de chance. En fait je suis très en forme, c’est un rythme qui me convient, petits chemins agréables, pause toutes les deux ou trois heures, rencontres sympathiques, repas frugal mais revigorant, belles découvertes. Bien sûr cela aurait été mieux si j’avais pu entrer, me doucher, me changer, m’allonger, mais ce n’est pas bien grave, ça ne va pas faire une grande différence.
Alors que je savoure une bière que je m’offre pour patienter sur la Piazza del Comune, les deux Français me rejoignent et nous faisons un peu plus connaissance. Lui a 78 ans, sa femme est un peu plus jeune. Depuis 2001 ils ont déjà « fait » onze Chemins de Compostelle. Je ne suis pas au niveau. Pour ce nouveau pèlerinage ils avancent à leur rythme. Chapeau !
A 17 h 15 je tente ma chance, c’est ouvert. J’entre, je suis seul dans une petite pièce, une voix provenant de derrière une sorte de moucharabieh en bois me demande de déposer ma crédentiale et quinze euros dans un casier que la jeune carmélite que je devine à travers les jours du panneau fait tourner vers elle, puis dans l’autre sens pour me rendre ma crédentiale accompagnée d’une clé. Magique ! Pendant la manœuvre la sœur n’hésite pas à se moquer, avec humour, de mes tentatives en italien puis en anglais qu’elle maîtrise beaucoup mieux que moi. Encore une rencontre, enfin presque, bien agréable. J’étais loin d’imaginer les carmélites espiègles.
Les chambres sont dans un bâtiment séparé du couvent un peu plus loin dans la rue. Elles ont toutes des noms de saints ou de prophètes, celui d’Eliseo, Élisée, surmonte ma porte.
Cheminements, la série de livres (papier et ebook) relatant mes marches jusqu’à Compostelle : un cadeau à s’offrir ou à offrir, disponible ICI.
21 h 30, je rentre du restaurant. Après avoir fait un petit tour des possibilités gastronomiques aux alentours, je me suis décidé pour un établissement au fond d’une impasse non éclairée. Encore un parfum d’aventure. Arrivé à 20 heures, j’étais seul dans la salle où trônait une cheminée accentuant son côté chaleureux. S’attardant près de moi pour m’expliquer le menu en italien le patron avait pointé du doigt la ligne « Menu del giornio » qui proposait des « Tripe alla romana », puis avait empoigné son ventre à deux mains en le secouant. Cela devait être succulent, mais je lui ai préféré des pâtes façon étrusque, il faut savoir prendre des risques, suivies de brochettes de mouton cuites dans la cheminée et accompagnées de légumes grillés qui, à ma surprise, étaient froids, mais savoureux comme le reste d’ailleurs. Le tout accompagné d’un quart de vin et d’une eau gazeuse pour 22 euros, dans une ambiance conviviale. La salle avait commencé à se remplir vers 20 h 30.
Sur le chemin de retour vers ma chambre, je me suis rendu compte que j’avais oublié, honte sur moi, d’appeler ma petite-fille pour son anniversaire. Après une quête délicate de réseau à travers des rues étroites et froides, j’avais enfin réussi à la joindre. Ouf ! L’honneur est sauf. Il ne faut pas décevoir les petits-enfants.
Demain ? Mon guide propose d’aller à Cesano Borgo à 35 kilomètres, sans passer par Campagnano à seulement 23 kilomètres, étape qui, elle, m’a été conseillée ce matin par des autochtones à Capranica. Les deux itinéraires se séparent à Monterosi à une dizaine de kilomètres. Ce sera sans doute le bon endroit pour demander à ma monture ce qu’elle en pense.
1689 kilomètres parcourus depuis chez moi dont 24 aujourd’hui.
Pour aller plus loin
Nota : En l’absence de site pertinent en français sur un sujet donné, je propose parfois des sites qui m’ont parus plus intéressants dans une autre langue, sachant que la plus part des navigateurs proposent des possibilités de traduction.
- Les tours d’Orlando (En italien) : https://www.lineaverdenicolini.it/le-querce-dorlando/
- Capranica (En anglais) : https://en.wikipedia.org/wiki/Capranica,_Lazio
- Sutri : https://www.thewomtravel.fr/italie/latium/village-sutri-decouvrir-histoire.htm
D’autres photos de cette étape



















































