Belgioioso : étape N°37 – Ma Via Francigena

Étape Belgioioso
Étape Belgioioso

Mardi 8 octobre.
Trente-huitième jour : Rome est à 762 kilomètres.

Il est un peu plus de 7 h 30, je quitte Gropello Cairoli. L’air est chargé d’humidité, mais pour le moment il ne pleut pas. C’est l’activité matinale habituelle, il y a beaucoup de voitures, tout le monde part au boulot, y compris les pèlerins.

Cette nuit j’ai eu un sommeil « léger », dû peut-être au café bêtement pris en arrivant dans l’après-midi, ou à tous ces alcools consommés au cours du repas ou encore à l’angoisse de ne pas me réveiller assez tôt et donc de ne pas pouvoir faire ce que j’avais prévu, car aujourd’hui je vise Belgioioso, un peu plus de 15 km après Pavie, ce qui ferait une étape d’environ 35 km. J’espère ainsi retrouver ma solitude. Mes compagnons sont sympathiques, généreux, on s’entend bien, mais cela fait plus d’une semaine qu’on navigue ensemble et ça commence à me peser. Ce n’est pas mon mode de fonctionnement. Hier je leur ai annoncé que j’aimerais arriver à Rome pour le 31 octobre. Ils m’ont demandé pourquoi ? J’ai répondu que c’était une sorte de défi, un objectif. Cela fait environ trente kilomètres par jour, ce n’est pas insurmontable, mais évidemment ça ne fonctionne pas comme ça, parfois, compte tenu des hébergements ou d’impondérables, on est obligé de s’arrêter plus tôt et donc il faudra marcher plus longtemps d’autres jours. J’ai eu l’impression que cela les a surpris, surpris que je veuille ainsi m’échapper. Mais c’est sans doute de l’égocentrisme, on se croit important aux yeux des autres.

Au départ de Gropello Cairoli
Église San Rocco
Gropello Cairoli

Hier soir j’avais donc préparé mon sac pour un départ rapide sans déranger les autres. J’avais mis le réveil à 6 h 30, mais c’était sans compter sur mes vêtements qui étaient encore en train de se prélasser au sec dans la chaufferie et j’ai dû attendre vingt bonnes minutes en slip avant qu’on me les ramène et que je puisse m’habiller. Après les fastes du repas d’hier soir le petit-déjeuner m’a paru succinct, mais l’ambiance était très chaleureuse, en partant le frère, le serveur, m’a embrassé ! Il a bien insisté pour que je leur envoie une carte postale dès mon retour chez-moi pour l’ajouter à leur collection. Alors que je partais, les autres se mettaient à table, donc, en gros, j’ai une demi-heure d’avance.

Être un groupe conditionne un peu l’hébergement, c’est vrai que celui-ci était très agréable et que nous sommes tombés au bon endroit après cette journée de pluie. En plus il était d’un coût très raisonnable, 35 euros, tout compris. Quand on est seul le choix est plus large, on peut improviser plus facilement, on peut aussi tenter des solutions disons plus baroques, par contre si on ne partage pas un dortoir, les prix peuvent grimper. Pour ce soir j’ai réservé une place auprès de l’Association Saman qui propose un accueil pèlerin en offerta. Mes compagnons ont prévu de faire étape à Pavie dans un hôtel dont ils ont eu l’adresse par des amis.

Au départ de Gropello Cairoli
Au départ de Gropello Cairoli

Au départ on longe l’autoroute à une certaine distance, mais je ne sais pas de quoi il est revêtu car cela fait un chahut épouvantable.

Ce matin j’ai provisoirement enlevé la ceinture en cuir de mon short qui tient désormais par la pression de la ceinture ventrale du sac. C’est beaucoup plus confortable, je supporte beaucoup mieux mon sac. Il faudra que j’en trouve une en tissu, plus fine.

En Italie la grande majorité des voitures, quand elles ont en ont la possibilité et quand on marche à gauche, face au trafic, s’écartent carrément sur l’autre voie, laissant ainsi la moitié de la chaussée au piéton, ce qui est très très rare en France où les voitures s’écartent à peine, ne respectant pratiquement jamais l’obligation de laisser un mètre d’écart. De plus ici on a souvent droit a un petit geste amical.

En route
En Chemin

Je viens de me rendre compte qu’en marchant je sifflotais « Si tu vas à Rio… », sans doute une aspiration au soleil. En y repensant je fais cela depuis plusieurs jours, sous la pluie, mais heureusement aujourd’hui si le ciel est gris sans un coin de ciel bleu il n’y a pas d’eau. L’habitude est prise, cet air va me trotter dans la tête encore un certain temps.

Je ressens comme un sentiment de liberté, je ne marche même pas vite, je ne me sens pas obligé de creuser l’écart, mais il ne faudrait pas que je m’égare sinon je vais me retrouver derrière eux, comme cela m’était arrivé avec Christian sur le Camino Norte.

En fait cette histoire de 31 octobre c’est une histoire de macho. Mon amie Anne qui a parcouru la Via Francigena avant moi cet été, a mis 34 jours pour atteindre Rome depuis le Col du Grand-Saint-Bernard et j’aimerais faire au moins aussi bien qu’elle. Et puis cela donne un objectif supplémentaire, il y a des moments avec ce temps à ne pas mettre un pèlerin dehors où on a besoin d’une bonne motivation.

En route
En Chemin

8 h 30 je quitte Villanova d’Ardenghi. La route est assez étroite et c’est parfois un peu stressant parce que même si les conducteurs sont attentionnés il passe une à deux voitures toutes les trois minutes.

À quoi pense-t-on en marchant ? Question récurrente. En fait souvent on ne pense à rien, on regarde, on sifflote ou alors on pense aussi à l’intendance, à la logistique : il faudra que je pense à me couper les ongles des pieds, il faut que je m’achète une ceinture à Pavie, peut-être qu’un bistrot pourrait me garder mon sac pendant que je visite la ville, hier le crochet d’une de mes guêtres a lâché si la pluie continue cela va être un problème, mes pieds vont être trempés et je risque d’avoir des ampoules… Quant aux problèmes existentiels, ceux que j’ai emporté avec moi et qui au début me trottaient dans la tête, petit à petit ils ont disparu. La tête se vide. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’ils soient résolus. Mais peut-être n’y avait-il rien à résoudre. La marche et le temps qui passe relativisent, apaisent.

Le Tessin
Le Tessin

9 h 30. Il s’est remis à pluviner. Depuis un petit moment le Chemin suit le Tessin. C’est une étape très agréable même sans soleil. Tout à l’heure il y avait un vol de grands oiseaux noirs, peut-être des cormorans, et là, à mon passage, un grand échassier blanc vient de s’envoler.

11 heures, je ne suis plus très loin de Pavie. Je viens de perdre un bon quart d’heure après m’être fourvoyé, mais je ne me stresse pas, je n’accélère pas pour rattraper le temps perdu : encore deux ou trois mois et je serai parfaitement zen.

Pavie - Pont couvert et la cathédrale au fond
Pavie – Pont couvert et dôme de la cathédrale au fond

11 h 30 me voici sur le Ponte Coperto, le pont couvert, qui donne accès à Pavie. Depuis le départ ce matin, je ne me suis pas arrêté. Je reconnais que par moments j’étais un peu en mode automatique, puis d’un seul coup peut-être sous l’effet des endorphines, la conscience et l’énergie revenaient.

Il fait toujours aussi brumeux. Allons explorer cette ville devant laquelle notre bien aimé roi François Ier a pris une raclée.

Regisole
Le Regisole

Le pont mène tout droit à la cathédrale Saint-Étienne-et-Notre-Dame-de-l’Assomption. Je ne saurais pas dire si elle est belle ou pas, elle est impressionnante, gigantesque, comme s’ils avaient voulu copier Saint-Pierre-de-Rome. Sur le parvis se dresse la statue équestre en bronze du « Regisole » qui fait penser à un empereur romain ; des facétieux ont peint les testicules du cheval en jaune et installé un hula-hoop bleu en guise de rênes.

Pavie - La cathédrale
Pavie – La cathédrale

Ensuite, direction la Piazza della Vittoria toute proche, où, d’après mon guide, doit se situer l’Office de Tourisme. Impossible de le trouver. J’entre dans un café et me renseigne auprès d’un garçon qui me répond, d’après ce que je comprends, « ici on ne parle ni français ni anglais, uniquement italien ! » J’ai d’abord cru à une crise identitaire, mais non, il m’a dirigé vers un autre employé qui préparait des cocktails avec un shaker, en me disant avec un grand sourire « Lui, il parle anglais ». Ouf ! En fait l’Office de Tourisme est un peu en retrait de la place dans une cour intérieure, mais à cette heure-ci il est probablement fermé. Tant pis je me débrouillerai tout seul pour visiter la ville et en attendant je commande un panino avec salami et fromage et un coca.

Cheminements, la série de livres (papier et ebook) relatant mes marches jusqu’à Compostelle est disponible ICI.

Pavie - Tours nobles médiévales
Pavie – Tours nobles médiévales

12 h 45. À la question « Est-ce que je peux laisser mon sac à dos pendant que je visite la ville ? » le barman polyglotte m’a lancé un « No problem ! ». Je pars donc, léger, découvrir la ville au hasard des rues et ruelles dominées par d’anciennes grandes tours nobles médiévales et inondées de jeunes gens, sans doute des étudiants ou lycéens qui sortent de cours. Certains me dévisagent avec des airs étonnés devant mon accoutrement, mais rien de désagréable, partout je suis bien accueilli.

Au final j’ai déambulé pendant une bonne heure et découvert pas mal de choses intéressantes et même si, compte tenu de l’heure, beaucoup d’édifices étaient fermés notamment malheureusement l’incontournable Basilique San Teodoro, j’ai pu visiter la Basilique San Michele Maggiore, magnifique, guidé par deux dames parlant français et qui, apprenant que j’étais en route pour Rome, ont proposé d’apposer un tampon sur ma crédentiale.

Pavie - Basilique San Michele Magigore
Basilique San Michele Maggiore

Alors que, à nouveau équipé de mon sac à dos, je quitte le bar accompagné par un grand sourire du barman, je tombe nez à nez avec Jean-François. Lui a fait étape à Tromello, là où un habitant nous avait remis un « Certificat de passage ». Pour lui, c’était son meilleur accueil depuis la Suisse. Il semblerait qu’il ait un peu surestimé ses forces. Hier comme il claudiquait le long de la route une voiture s’est arrêtée et lui a proposé de le déposer un peu plus loin, mais il a refusé. Il se demande s’il n’aurait pas dû accepter, car maintenant il marche avec une sorte d’attelle qu’il s’est bricolée. Mais il s’accroche. Je connais ça. Aujourd’hui il va se trouver un hôtel et s’arrêter là. Je lui communique les numéros de téléphone des Français et des Canadiens au cas il voudrait les rejoindre ou simplement partager un repas. Il va y réfléchir… En nous séparant il m’a lancé « Toi aussi tu es un solitaire ! ». Nous nous sommes reconnus.

Pavie - Basilique San Michele Magigore
Pavie – Basilique San Michele Maggiore

14 h 15 je quitte Pavie.

15 h 35, encore une fois je me suis fait avoir par des balises rouges et blanches, sans doute une ancienne piste, et je me suis retrouvé dans des fourrés inextricables où j’ai perdu pas mal de temps et où j’ai dérangé de nombreux échassiers, des blancs et des gris, qui se sont envolés à mon approche : splendides. Mis à part cet épisode bucolique imprévu, le chemin depuis Pavie suis la plupart du temps une route goudronnée relativement passante.

Église de San Giacomo della Carreta
Église de San Giacomo della Carreta

16 h 45 je sors d’Ospitaletto. Cette route est tellement monotone que je n’ai même pas remarqué qu’il faisait beau. À l’entrée du village il y avait une petite rue qui débouchait sur la droite avec un marquage Via Francigena : peut-être n’étais-je pas sur le bon tracé. Mystère. Bon, haut les cœurs, en route, plus que sept kilomètres.

Belgioioso
Belgioioso

18 heures, j’entre dans Belgioioso après un détour par l’église de San Giacomo della Carreta, une référence à Saint-Jacques de Compostelle. Reste à trouver l’association Saman où j’ai réservé une place. Chaque passant à qui je demande mon chemin me regarde avec hésitation, comme s’il m’envoyait au bout du monde, de l’air de dire « vous êtes bien sûr de vouloir aller là-bas ? ». C’est après avoir dépassé le château, puis traversé toute la ville, que, pratiquement à sa sortie, dans un quartier périphérique un peu triste, j’atteins enfin mon refuge où je suis effectivement attendu : on me guide jusqu’à mes quartiers, une chambre individuelle avec sanitaires communs et on me précise que le repas sera servi à vingt heures.

Belgioioso
Belgioioso

Dans la salle à manger se dresse une grande table en forme de U. Sa barre transversale est occupée par ce que je suppose être le personnel d’encadrement, et les pensionnaires, dont moi, sommes assis le long des barres latérales. Je suis traité en invité. On m’interroge, certains parlent un peu anglais, une personne essaye l’espagnol. Je me présente, et explique que je viens de Paris à pied et que je veux rejoindre Rome. Tout le monde est très cordial avec moi, mais je sens comme un décalage. Par exemple quand un des pensionnaires, tous des adultes hommes ou femmes, veut sortir de table pour une raison quelconque, il demande l’autorisation. En fait je ne me suis pas du tout renseigné sur cette association. J’apprendrai plus tard en interrogeant un des responsables, que toutes ces personnes sont en cours de traitement pour lutter contre des addictions et probablement sous traitement médicamenteux. Cela explique peut-être pourquoi les passants que j’interrogeais en ville me regardaient avec un air bizarre. Pendant le repas une des pensionnaires a fait remarquer que ma chambre était située dans l’aile des femmes, mais qu’elle ne voulait pas que j’utilise leurs sanitaires comme je l’avais fait en arrivant ; il fallait que j’aille dans l’aile des hommes. Un responsable m’a traduit sa requête et m’a demandé si cela me convenait, j’ai bien sûr accepté.

À la fin du repas tout le monde s’est levé pour faire la vaisselle, ce dont j’ai été gentiment exempté. Alors que je regagnais ma chambre la personne hispanisante m’a proposé « una pastilla », sans doute un rituel local pour aider à l’endormissement dont la trentaine de kilomètres parcourus aujourd’hui me dispensent avantageusement.

Demain je vise Piacenza. J’espère pouvoir prendre le bateau à Orio Litta pour traverser le Pô comme l’a fait Sigéric, mais dans l’autre sens. Je n’ai rien réservé, c’est l’aventure.

1034 kilomètres parcourus depuis chez moi dont 34 aujourd’hui.

1 réflexion au sujet de « Belgioioso : étape N°37 – Ma Via Francigena »

  1. Belgioioso quel beau nom ! Encore une étape fort intéressante. Le narrateur donne l’impression d’avoir « planné » pendant cette étape…

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