Lundi 28 octobre.
Cinquante-septième jour : Rome est à 151 kilomètres.
Il n’est pas tout à fait 7 h 30, je quitte Bolsena après une bonne nuit si ce n’est un réveil matinal vers 5 h 30 dû au passage de quelques voitures. De toute façon j’avais réglé mon réveil sur 6 h 15 pour pouvoir profiter du petit-déjeuner servi à 7 heures, petit déjeuner par ailleurs assez frugal surtout au niveau du liquide pour le quel sœur Filipa, toujours souriante et attentionnée, m’a guidé vers la machine à café où elle a rempli une tasse avec deux expressos lilliputiens pour les quels, tenant sans doute à gonfler mon niveau énergétique, elle avait sélectionné l’option « très sucré » avant que je puisse réagir. Elle a aussi insisté pour que j’emporte un paquet de biscuits, des sortes de gros crackers. N’aimant pas m’alourdir j’avais hésité un moment à les prendre pour finalement accepter pour lui faire plaisir. Elle va prier pour moi et m’a demandé si je pouvais faire de même pour elle quand je serai à Rome. Je l’ai assurée que je n’y manquerai pas, même si ce sera bien sûr à ma manière.
Tout mon linge est sec, à l’exception habituelle des chaussettes qui trônent sur mon sac. En France je n’ai pratiquement jamais utilisé mes bâtons de marche, en Suisse je suis passé à un bâton puis, par précaution, à deux dans la montée du Grand-Saint-Bernard et en Italie j’ai continué sur le même schéma, un seul en régime de croisière, deux dans les montées et je ne pourrais quasiment plus m’en passer, ils m’aident à avancer et surtout ils soutiennent mon dos. Là, à la première côte, mes jambes sont comme vides. Toutefois, pas de panique, par expérience je sais qu’il leur faut à peu près une heure pour être au mieux de leur forme. L’étape jusqu’à Viterbo fait à peu près 35 bornes, et en fait ce qui m’inquiète le plus c’est l’heure d’arrivée la nuit tombant désormais vers 17 heures depuis le passage à l’heure d’hiver. Il faudrait que je parte plus tôt, aujourd’hui à 6 h 30 il faisait jour, mais dans les refuges le petit déjeuner est rarement servi avant sept heures, ou alors il faudrait que je le prenne dans un bistrot. À étudier.
Comme souvent, des aboiements, toujours aussi pénibles, m’ont accompagné jusqu’à la sortie de la ville, heureusement une fois dans la campagne le calme s’impose, à peine troublé par quelques animaux domestiques, cochons, moutons… et encore quelques chiens, cette fois heureusement dispersés et éloignés. Je viens de traverser un petit gué tout à fait praticable, un simple filet d’eau qui sans doute se transforme en torrent à la moindre pluie, mais rien n’est prévu de tel aujourd’hui même si le ciel est panaché gris et bleu. L’air est doux, je suis en chemisette. Le chemin, assez bien balisé, évolue en vue du lac, parfois en sous-bois aux couleurs automnales, parfois au milieu de praires où paissent des troupeaux de moutons avec leurs petits, parfois à travers des oliveraies ou des vignes. Des villages scintillent à l’horizon, peut-être sont-ils sur mon trajet ? Ils me paraissent bien loin.
Hélène vient de m’annoncer le décès de Lou Reed, chacune de mes longues marches est ainsi marquée par la disparition de personnages célèbres.
Un peu avant 9 h 45 j’atteins un tronçon de l’ancienne via Cassia, celle d’origine, enfin ce qu’il en reste, on en voit juste une cinquantaine de mètres. J’éprouve toujours une forte émotion devant ces vestiges bi-millénaires. Alors que je suis en train de lire un panneau expliquant sa construction une voiture s’arrête à mes côtés et une dame me demande, d’abord en italien puis en français, si j’ai besoin de quelque chose. Ces petites attentions aussi me touchent. Un peu plus loin alors que le chemin semble se diriger droit à l’intérieur d’une ferme, j’hésite à poursuivre quand un 4×4 arrive en klaxonnant et son conducteur me fait signe de continuer. Décidément cette région est accueillante. De nouvelles bornes, gros blocs de ciment marqués au pochoir rouge du petit pèlerin symbolisant la Via Francigena surmontant le nom ROMA souligné par une flèche balisent désormais le chemin. On sent que le but se rapproche.
Un peu plus de 10 h 30. Je viens de marcher un moment sur les bas-côtés étroits de la SS 2 heureusement sans grande circulation. Au début de cette section des travaux destinés visiblement à sécuriser la Via Francigna avaient rendu le balisage un peu confus, mais c’est pour la bonne cause : la Via Francigana évolue, ce voisinage de la SS 2 ne sera bientôt qu’un souvenir ! Le ciel est de plus en plus gris, j’espère qu’il va me laisser tranquille : après les pluies diluviennes des derniers jours j’éprouve une sorte de phobie de la pluie.
11 heures 23, soyons précis : un panneau sur le bord du chemin annonce, disons même « proclame », que Rome n’est plus qu’à cent kilomètres ! Je ne sais pas par où ils passent pour trouver ce résultat, mon guide, lui, place Montefiascone, tout proche, à 132 kilomètres de l’arrivée, mais c’est quand même encourageant.
Aux alentours de midi, après une entrée de ville qui m’a parue interminable, j’atteins le pied de la basilique San Flaviano de Montefiascone que je visite brièvement avant de monter à travers la ville par de petites rues aux maisons colorées, de places avec leur fontaine et de nombreux escaliers, d’abord vers la Rocca dei Papi, la Forteresse des Papes, devant laquelle deux pèlerins en métal m’attendaient, puis vers la cathédrale Santa Margherita et son immense dôme. Je m’y attarde un moment. Impressionnante. Depuis la terrasse proche je profite de la vue panoramique sur le lac Bolsena.
13 heures, je sors de la ville où je n’ai pas pris le temps de m’arrêter dans un bistrot comptant en trouver un peu plus loin. Je suis une petite route en terre toute cabossée où, de façon surprenante, une voiture passe à peu près toutes les vingt secondes : reprise du travail ou de l’école… ? Il reste environ dix-sept kilomètres avant d’arriver.
Un peu plus de 14 heures, je repars après une pause d’environ une demi-heure où j’ai englouti tous les crackers de sœur Filipa ! Comme quoi… Au loin, derrière moi, le dôme de la cathédrale domine la plaine du haut de sa colline.
Je foule à nouveau l’ancienne voie Cassia. En Suisse les voies romaines étaient souvent creusées dans leur longueur par deux rigoles, traces supposées du passage des chars ou chariots, ici, rien. Un mystère à éclaircir. Une jeune femme équipée d’un walkman me double en marche rapide. Nous échangeons quelques petits signes de connivence entre sportifs. J’ai retenu ma chambre à Viterbo où je me suis annoncé pour 18 heures, il reste une quinzaine de kilomètres, ce qui paraît faisable surtout que ce sera principalement de la descente. Le chemin traverse vignes, plantations de kiwi, oliveraies où je suis témoin de récoltes à plusieurs reprises. De grands tapis étalés sous les arbres recueillent les fruits que font tomber de longues perches brandies à bout de bras. C’est aussi la saison des labours. Le soleil joue à cache-cache et ça sent parfois la pluie, mais ça se maintient.
Cheminements, la série de livres (papier et ebook) relatant mes marches jusqu’à Compostelle : un cadeau à s’offrir ou à offrir, disponible ICI.
16 heures, au milieu de nulle part, j’arrive aux Terme di Bagnaccio, des bains d’eau chaude naturelle précédés d’un parking où je distingue de nombreux camping-car et entends de nombreuses langues, allemand, italien… J’entre un moment par curiosité. Des baigneurs me font signe de les rejoindre. C’est tentant, cela doit être délassant, mais il me reste encore une bonne heure de marche, le soleil va bientôt se coucher, tout un tas de mauvaises raisons pour ne pas m’attardrer. J’ai encore des progrès à faire pour savoir profiter de l’instant.
17 h 30, j’entre dans Viterbo à la nuit tombée. Je rejoins mon refuge, la Residence Nazareth, dans le quartier médiéval, le bien nommé quartier Pellegrino, par des ruelles étroites où circulent des voitures à des vitesses qui me semblent excessives. Ma chambre est luxueuse, il y a même un sèche-cheveux qui m’encourage à laver mon short, il pourra me servir demain matin à en fignoler son séchage.
Le soir je trouve une pizzeria à l’extérieur des remparts où je me jette sur une grande pizza accompagnée d’une salade mixte, suivie d’un yaourt aux myrtilles : les précieux biscuits de sœur Filipa ne m’ont pas entièrement comblé. Au moment de payer le patron me fait une réduction : est-ce sur ma bonne tête ou, au contraire, lui ai-je fait pitié quand il m’a vu me déplacer avec des jambes un peu raides ? Heureusement demain l’étape que j’envisage, jusqu’à Vitralla, devrait être d’une petite vingtaine de kilomètres.
1647 kilomètres parcourus depuis chez moi dont 36 aujourd’hui.
Pour aller plus loin
Nota : En l’absence de site pertinent en français sur un sujet donné, je propose parfois des sites qui m’ont parus plus intéressants dans une autre langue, sachant que la plus part des navigateurs proposent des possibilités de traduction.
- Basilique San Flaviano de Montefiascone (En italien) : https://it.wikipedia.org/wiki/Chiesa_di_San_Flaviano_(Montefiascone)
- Cathédrale Santa Margherita (En anglais) : https://en.wikipedia.org/wiki/Montefiascone_Cathedral
- Les plus grands dômes d’Italie : https://fr.wikiital.com/wiki/Cupole_pi%C3%B9_grandi_d%27Italia
- Le Rocca dei Papi à Montefiascone (en italien) Rocca dei Papi – Wikipedia
- Terme di Bagnaccio (en italien) : https://it.wikipedia.org/wiki/Bagnaccio
- Viterbo : https://fr.wikipedia.org/wiki/Viterbe
D’autres photos de cette étape





























































