Sienne : étape N° 52 – Ma Via Francigena

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Sienne une étape sur la Via Francigena
Sienne une étape sur la Via Francigena

Mercredi 23 octobre.
Cinquante-deuxième jour : Rome est à 301 kilomètres.

J’ai quitté Monteriggioni un peu après huit heures. Il faut bien le dire j’ai traîné, mais Sienne n’est qu’à 18 kilomètres, j’ai le temps. Le ciel est couvert, au loin le sommet d’une grosse colline est dans les nuages, mais il fait doux. Ce matin en préparant mon sac j’ai entendu le bruit caractéristique de valises à roulettes que je pensais appartenir à des touristes sur le départ, mais en jetant un coup d’œil par la fenêtre j’ai aperçu tout un groupe de gamins joyeux qui traversaient la place pour rejoindre leur bus scolaire. La nuit s’est bien passée, tout était calme, et je suis en forme, même si depuis quelques jours mon genou droit me titille. Une journée sans forcer lui fera du bien. Dans le grand parking au pied des remparts de Monteriggioni dont le centre est interdit aux voitures, quelques camping-cars ont visiblement passé la nuit.

Un chemin bien agréable
Un chemin bien agréable

Le chemin est agréable avec quelques passages en sous-bois. On entend parfois des coups de feu et de temps en temps des chiens déboulent le nez au sol, heureusement ils ne s’intéressent pas à moi, apparemment je ne sens pas le gibier ce qui en soi est une bonne nouvelle. Dans les champs on aperçoit des chevaux. J’ai même croisé un chasseur de champignons. J’avance sans forcer, sans contrainte de temps, dans tous les cas je serai à Sienne au plus tard dans l’après-midi. Le temps se maintient et le soleil est apparu.

Le Chemin en sous-bois
Le Chemin en sous-bois

Dans la première partie du chemin jusqu’en Suisse, je pouvais communiquer avec les gens que je rencontrais, tout le monde parlait français. En Italie, sauf dans la région d’Aoste, c’est plus compliqué ce qui m’isole un peu plus. Il me tarde de rentrer et en même temps je ne veux pas trop accélérer parce que je sens que la machine fatigue un peu. Il y a cette hernie qui heureusement ne me gêne pas, mais qu’il ne faudrait pas réveiller, mon épaule qui elle aussi reste sage sauf quelques fois la nuit si je dors trop longtemps dessus, les pieds qui ne sont pas nickel même s’ils font leur boulot sans se plaindre… On dirait cette vieille chanson : « J’ai la rate qui s’dilatte… ». En rentrant il va y avoir un gros programme de maintenance, une révision générale.

Je repense à Yann, je pense que son sac était trop lourd. Il avait même acheté un sèche-cheveux, minuscule, et qui avait d’ailleurs grillé au bout de deux jours, sans doute fusillé par les Italiens qui le lui avaient emprunté pour sécher leurs chaussures. Même tout petit, ajouté au reste du paquetage, cela fini par peser sur les jambes. Hier après-midi en me promenant en ville sans mon sac je n’avais plus mal au genou.

Ici c’est la région du Chianti, en route ces derniers jours ça sentait souvent le moût de raisin dont on voyait d’énormes tas devant certaines fermes.

Arrivée à Sienne : L'Antiporto di Camollia
Arrivée à Sienne : L’Antiporto di Camollia

Midi et demi, je fais une pause en bord de route, à l’abri d’un muret sous des cyprès, non loin d’une belle porte en forme d’arche, sans doute l’entrée d’une propriété. Le ciel est toujours très couvert, j’ai même cru qu’il allait pleuvoir. Auparavant, au niveau de Pian del Lago je me suis fourvoyé, plus aucun balisage. Alors je me suis débrouillé avec les moyens du bord, le GPS de mon téléphone et mon sens, tout relatif, de l’orientation. De temps en temps le petit bonhomme de la via Francigena apparaissait, puis disparaissait. En fait je m’étais surtout perdu dans mes pensées, je m’étais mis à penser à Catherine. Sienne est désormais toute proche.

Non loin de là je retrouve enfin la Via Francigena. L’arrivée à Sienne est précédée par une belle montée d’une centaine de mètres sur un kilomètre. Sienne se mérite.

Piazza del Campo
Piazza del Campo

J’avais prévu de faire étape à la Casa Santa Luisa, de l’autre côté de la ville, qui est tenue par la Congrégation des Filles de la Charité. En chemin je traverse la fameuse Piazza del Campo, noire de touristes. Je suis accueilli comme le messie. Il est quatorze heures, mais on me demande si je veux manger. J’accepte avec reconnaissance. Je monte dans ma chambre prendre une douche et, à peine habillé, une sœur frappe à ma porte pour me dire de me dépêcher avant que tout soit froid. Dans la grande salle qui sert de réfectoire il y a beaucoup de monde qui mange ou qui circule. Il y a une ambiance de ruche, genre « Resto du Cœur ». À table je suis en compagnie de deux jeunes femmes, des bénévoles, dont l’une a étudié le français à l’université. Elle va visiter Paris le week-end prochain et elle profite de l’occasion pour tester ses connaissances. Elle devrait s’en sortir, il y a de beaux restes. Moi qui me plaignais du manque de contact, me voilà servi. Un moment bien agréable.

Après une petite sieste je fais le point sur mon parcours. Hélène aimerait bien avoir une idée de ma date de retour. D’après mes calculs en tenant compte du fait que je ne veux pas faire de trop grandes étapes, mais que de nombreux hébergements parmi ceux que m’a communiqués Anne sont fermés en cette saison, je devrais arriver à Rome le 2 novembre. J’ai transmis le résultat de mes cogitations à Hélène qui va étudier les possibilités de transport pour le voyage de retour. D’ici, sans grand accès à Internet, c’est plus compliqué.

Cathédrale Santa Maria Assunta
Cathédrale Santa Maria Assunta

Vers 16 heures, je pars visiter la ville. Retour sur la Piazza del Campo avec un détour par le Palazzo Chigi-Saracini puis direction la Cathédrale Santa Maria Assunta où heureusement il n’y a pas trop la queue : SPLENDIDE ! Les façades, les marqueteries de marbre, la bibliothèque Piccolomini… j’en ressors émerveillé.

Visite de la Cathédrale Santa Maria Assunta de Sienne
Détail de la façade de la cathédrale
Détail de la façade de la Cathédrale

De retour à la Casa Santa Luisa je rencontre une Hollandaise qui marche elle aussi vers Rome. Elle est partie de chez elle, mais en trois fois, cette fois-ci elle a pris son départ à Aoste. Elle a déjà parcouru le Camino Norte, le Camino Frances et le Portugais. Demain elle compte prendre son temps et visiter la ville, aujourd’hui elle arrive de San Gimignano ! Impressionnant. D’après ce qu’elle me raconte, elle emprunte beaucoup les routes et court-circuite les méandres du tracé « officiel ». Je ne vais pas lui jeter la pierre, à chacun son Chemin, et ces derniers jours c’est exactement ce que j’ai fait pour contourner les gués. Quand moi je partais de San Miniato, elle a vu l’orage au loin, mais ne l’a pas subi. En fait c’est très localisé. Si je continue comme ça à faire ces petites étapes, le groupe franco-canadien va me rattraper.

Les sœurs m’ont généreusement proposé de manger à nouveau ce soir au refuge, mais j’ai dû décliner : en déambulant en ville j’ai remarqué une pizzeria attirant le client avec son « wifi gratis », j’envisage d’y rédiger un article sur mon blog relatant quelques impressions sur cette étape marquante tout en dégustant mon repas.

Voici ce que j’ai publié :

Sienne, 23 octobre
Il y a exactement un mois je vous écrivais de Lausanne, on ne peut pas dire que vous ayez été inondés de nouvelles !
Que de chemin parcouru depuis.
D’abord la Suisse où j’ai franchi le col du Grand Saint Bernard le 28 septembre pour entrer en Italie le lendemain sous une pluie qui, à part 4 ou 5 jours dont aujourd’hui ne m’a pratiquement pas quitté depuis.
J’ai toujours marché seul sauf parfois au départ d’une étape. La solitude ne m’a pas pesé d’autant plus que j’ai souvent reçu des messages de soutien, que tous en soient remerciés.
Le profil des étapes est souvent très physique : forts dénivelés sur des chemins difficiles, étapes parfois longues en raison de la rareté des hébergements dans certaines régions et bien sûr les pluies parfois torrentielles qui transforment routes et sentiers en ruisseaux ne font rien pour adoucir le voyage.

Le marquage n’est pas parfait mais est loin d’être la catastrophe annoncée.
J’allais oublier les nombreux trajets sur des routes parfois très passantes.
Des pèlerins : peu, disons une vingtaine. J’ai côtoyé avec plaisir un groupe composé de 3 français et 2 québécois pendant environ une semaine à partir d’Aoste, puis un autre québécois de Pontremoli jusqu’à Lucque. C’est tout à part quelques rencontres ponctuelles sans lendemain.
Cela peut sembler négatif, mais il y a ces quelques rencontres, les accueils la plupart du temps chaleureux, les paysages, les villes non pas visitées mais « entraperçues » comme aujourd’hui Sienne, magnifique avec son incroyable cathédrale. Et bien sûr la marche, le voyage, le plaisir extraordinaire, sans doute inexplicable, d’avancer jour après jour, de voir le chemin parcouru, le but qui s’approche. D’avoir fait tout ça rien qu’avec ses pieds, chacun à son rythme.
Pendant que de façon sans doute un peu puérile je luttais contre les intempéries, contre les dénivelés et contre mes états d’âmes, Catherine se débattait dans un combat autrement plus sérieux. Elle nous a quittés. Nous nous connaissions depuis toujours et avions toujours plaisir à nous retrouver. Je lui dédie ce Chemin.
Il reste environ 300 km avant Rome.
À bientôt
Pierre Alglave

Détail d'une fontaine sur la Piazza del Campo
Détail d’une fontaine sur la Piazza del Campo

Hélène a fait son enquête et il s’avère que le train est la solution la plus économique et sans doute la plus pratique : c’est un train de nuit direct qui part le soir et qui arrive le matin à Paris. Pas besoin de se rendre à l’aéroport et en plus je pourrai m’en occuper tout seul sur place en fonction de mon jour d’arrivée à Rome ce qui sera plus simple.

Pour demain mon guide propose de faire étape à Ponte d’Arbia à 25 kilomètres. La nuit porte conseil et la météo décidera.

1479 kilomètres parcourus depuis chez moi dont 18 aujourd’hui.

Cheminements, la série de livres (papier et ebook) relatant mes marches jusqu’à Compostelle : un cadeau à s’offrir ou à offrir, disponible ICI.

D’autres photos de ma Via Francigena