De Guillena à Castilblanco de los Arroyos : 41 km depuis Séville

De Guillena à Castilblanco de los Arroyos : 41 km depuis Séville

Sur La via de la Plata, de Séville à Santiago de Compostelle

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Guillena, jeudi 2 septembre, un peu plus tard.

Il est un peu plus de 14h quand je quitte Guillena en direction de Castilblanco de los Arroyos à 19 km. Bien qu’ayant des provisions dans mon sac j’ai préféré faire la pause dans un bistrot pour y boire frais. Comme d’habitude il était un peu enfumé mais cli-ma-ti-sé, un argument commercial décisif. En y entrant j’avais demandé au patron s’il servait des sandwichs au jambon de pays (jamon serrano) ;  me regardant comme si je débarquais de la lune il avait pointé du doigt tout un bataillon de cuisses appétissantes suspendues au dessus du bar, toutes équipées de leur petit réceptacle à graisse par respect pour les vêtements et les boissons des clients. J’étais au bon endroit.

A la sortie du village, avec comme souvent son petit air de décharge, le chemin emprunte une sorte de gué où je ne peux éviter de mouiller mes chaussures. Mais, pas d’inquiétude, avec la chaleur elles ne vont pas rester longtemps humides. Des coups de feu résonnent. Chasse ? Ball-trap ? A chaque déflagration  je sursaute, cela me stresse. Plus loin  je retrouverai ce genre de détonations en fait destinées à éloigner les oiseaux. Pauvres riverains !Les surprises du chemin : zone artisanale de Guillena

Une heure plus tard je m’offre une pause sous un olivier, il y a un peu de vent, je suis à l’ombre, c’est agréable même si je commence à en avoir plein les pattes. Depuis la sortie de la zone artisanale de Guillena le chemin traverse oliveraies, champs de coton et champs de blé moissonnés, il fait très chaud. Est-ce une bonne idée d’avoir entrepris ces 19 km ? Les jambes ça ira mais il y a la chaleur qui envahit tout, qui dessèche tout, je m’oblige à aspirer cinq goulées d’eau toutes les 10 mn. Depuis Guillena le chemin n’arrête pas de monter, lentement mais sûrement, ce qui ajoute à la pénibilité. A la pause suivante dégustation d’une tomate et d’une pêche chaudes. Je dois reconnaître qu’il me tarde d’arriver, je ressens une grande fatigue.

En repartant je sens des gouttes qui me coulent sur les jambes, ça ne peut pas être la transpiration, c’est trop régulier. En fait après avoir refait le plein au café j’avais replacé par erreur la poche à eau dans le compartiment principal du sac à dos, celui où je range  notamment tout mon linge, au lieu de la mettre dans celui prévu à cette effet, contre mon dos. Du coup au lieu de rester bien droite, elle s’est tassée tout au fond du sac et le bouchon, se trouvant plus bas qu’une partie de l’eau, fuit. Enfin c’est mon diagnostic, j’espère qu’elle n’est pas percée. La perte semble faible, il en reste une bonne moitié. A contrôler. Pour mes affaires en principe tout est bien emballé et puis il fait chaud ça va sécher, j’espère juste que la documentation n’a pas souffert. Entre oliveraies et champs de cotonLe chemin est très beau  à travers la garrigue parsemée d’oliveraies et de chênes liège. Il continue à monter, rien de vraiment insurmontable d’après les indications du guide, mais cela me paraît très dur, je dois être épuisé. Soudain, au milieu de nulle part, un panneau propose un détour avec l’indication « Agua ». Délicate attention. Au loin il me semble apercevoir une pompe. D’après mes calculs le but n’est plus si loin et il me reste suffisamment d’eau, je ménage mes forces, je ne fais pas le détour.C’est peu après avoir négligé ce point d’eau que j’ai un début de défaillance. Je m’astreins à avaler une barre de céréales. Je n’en mange pratiquement jamais mais j’en ai toujours quelques unes sur moi pour pallier les cas de disette ou ce genre de coup de pompe. Contrairement à d’habitude elle me paraît affreusement sucrée, immangeable, je me force. Quelque temps après ça ne va vraiment pas mieux, on peut même dire que ça ne va pas du tout, en plus j’ai des crampes d’estomac, envie de vomir. Je m’assois, ça ne suffit pas, je m’allonge à l’ombre de petits buissons où je reste près d’une heure tout en me demandant s’il ne faudrait pas appeler les urgences surtout qu’à cette heure-ci il n’y aura certainement plus de passage sur le sentier, personne n’a été aussi fou que moi. Puis j’envisage de bivouaquer ici : m’allonger, attendre la fraîcheur et dormir.

Mais je repars. Toutes les demi-heures je dois me reposer un quart d’heure. Toutes mes excuses a posteriori à ceux qui lors de randos disaient « je ne peux plus avancer » et à qui je proposais « de s’arrêter un peu plus loin dans un endroit plus sympathique », à mon tour je ne peux plus, il faut que je m’arrête, c’est maintenant et tout de suite, au milieu du chemin, je fais quelques mètres, 5, 10 au maximum pour trouver un coin d’ombre et je me couche. A chaque nouveau départ je me sens lessivé, vidé, j’ai mal partout, mais la machine redémarre. Sur une route, juste avant d’arriver à l’auberge, je me chronomètre entre deux bornes, un peu moins de 14 minutes, donc ça carbure encore à peu près malgré cette impression de me traîner, d’avancer au ralenti, d’être un automate. Seul point positif mon talon a décidé d’être solidaire et de ne pas en rajouter : il se fait oublier.

J’arrive à Castilblanco un peu après 20h. Il fait nuit. Coup de chance, dans l’auberge pratiquement pleine (sur le parking j’ai remarqué un mini-bus), il reste une place dans un lit du bas (aurais-je eu la force de monter dans celui du haut ? ) et à proximité de la porte ouverte donnant sur la terrasse ce qui donne un espoir de fraîcheur dans ce dortoir où la chaleur règne en maître. Alors que je m’installe un Français s’approche, bienveillant :
– Vous arrivez d’où ? 
– De Séville.
Ma voix éraillée, desséchée, me surprend.
– Je m’en doutais. Il faut du courage ! 
– J’ai plutôt l’impression que ça tient de la bêtise !
C’est ma première rencontre avec Guy.

41 kilomètres parcourus depuis Séville

Réimpression de mon livre, "Cheminements", qui reprend le texte et les photos de mon carnet de voyage vers Compostelle. Avec plus de 300 photos c'est un livre à offrir ou à s'offrir, un livre pour se rappeler son Chemin, pour le partager avec ses proches ou pour en rêver. Vous pouvez le découvrir et le commander ICI.

6 commentaires sur “De Guillena à Castilblanco de los Arroyos : 41 km depuis Séville”

  1. Irène

    Meilleurs voeux 2012
    Oh la la!!! Pas très prudent ça…. Tu étais trop sur de toi. Le Chemin apprend à être humble. Il vient de te donner une belle leçon.
    Je te souhaite à toi et ta famille une très bonne année. Merci pour ce nouveau récit. Je le lirai comme les précédents avec beaucoup d’intérêt. Il va me donner l’envie de repartir à mon rythme, 20 à 25 kms par jour tranquillement.
    Amitiés

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  2. Pierre

    Pour Irène
    Et oui, rien ne sert de planer, il y a des moments où on est ramené, un peu brutalement, sur terre ;o)
    Content de te retrouver ici.
    Amitiés

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  3. Andre LANCIEN

    la 1 ere etape
    Bonjour, Pierre

    J’ai moi aussi fait cette étape le 29 Aout 2011.Parti à 7 h 15 de Séville sous un ciel voilé, je suis arrivé après 11 h à Guillena. Trop tot pour faire étape, j’ai donc continué après un solide ravitaillement. Le soleil s’est mis à taper très fort,j’avais soif sans arret ,je suis arrivé complètement deshydraté vers 15 h à Castilblanco
    Je n’avais jamais été confronté à une telle chaleuret j’ai compté que dans la journée j’avais bu plus de 12 litres de liquide!!!!!!

    slts

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  4. etasse

    Bravo
    Bonsoir,
    Il est 23h40 et je viens de lire vos deux premiers récits, bien sûr je vais continuer à lire tout votre pélerinage.
    Bravo et merci de raconter cela donne envie de repartir
    ETASSE

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