Vendredi 25 octobre.
Cinquante-quatrième jour : Rome est à 253 kilomètres.
9 h 30, j’ai quitté Buonconvento à 8 heures, le déjeuner était ponctuel et copieux, il y avait même de quoi se préparer des sandwiches : j’en ai trois petits dans mon sac. Le descriptif du parcours comportant à plusieurs reprises le redoutable mot « gué » et vu l’état des bien nommés « torrentes » j’ai d’abord pris la nationale, il était inutile de se lancer dans une galère, même si évidemment la route n’était pas non plus l’idéal d’autant plus que le brouillard ne s’était pas levé.
Au bout d’une heure j’ai quand même fini par opter pour le tracé de la Via Francigena. Mais cette fois-ci nouveau problème : j’ai failli m’étaler à plusieurs reprises tant le chemin était boueux. Alors que j’exécutais un magnifique pas du patineur un 4×4 s’est arrêté à mes côtés. Le conducteur m’a proposé en riant de me transporter un peu plus loin, en terrain stable : tout en le remerciant j’ai refusé noblement son offre alléchante. Mais il avait raison, je vais rejoindre la route d’autant plus que le mélodieux tintement des clochettes animalières accompagnant mes glissades était trop souvent ponctué de coups de feu inquiétants : que pouvaient bien voir les chasseurs dans cette brume ? Entre stress de la route et stress de la boue il faut choisir : je marche désormais le long de la SS 2, l’ancienne Via Cassia, foulée autrefois par Sigéric. Sinon même si cette nuit j’ai bien dormi, je ne me sens pas dans une forme éblouissante. Qui marchera verra.
Environ 11 heures, je quitte Torrenieri. Le sort en est jeté, qui ne tente rien…, je viens de réserver une place à l’accueil de la paroisse Santi Pietro e Giacomo à Radicofani en annonçant une arrivée vers 19 heures, ce qui ne leur pose pas de problème. Par contre après 21 heures il ne me restera plus qu’à trouver un lieu pour dormir. C’est l’aventure. Cette audace m’a été inspirée par un chat qui gardait une paire de bottes sur le bord du chemin : il va me protéger comme si j’étais le marquis de Carabas. Il reste un peu plus de trente kilomètres à parcourir avec beaucoup de goudron, mais le soleil commence à percer. Pour m’alléger j’ai mangé un des petits sandwichs et jeté quelques vieilles tartines de pain sec.
13 heures passées, je quitte San Quiricho d’Orcia, XIe étape de Sigéric. J’y ai dégusté mon menu habituel : un panino-coca. La ville était pleine de touristes qui photographiaient toutes les curiosités dont je faisais apparemment partie. Au centre la collégiale attirait toutes les attentions avec notamment son portail encadré par des colonnes ophitiques, comme celles vues dans le cloître de l’abbaye de Chiaravalle, reposant sur des lions. À la sortie de la ville j’ai également pris le temps d’entrer dans l’église Santa Maria Assunta du XIe siècle. Ke beau temps est revenu, le soleil et le goudron chauffent, je me demande si j’ai pris assez d’eau.
14 h 15, problème. Confiant dans cette embellie, j’avais repris la Via Francigena et d’après le descriptif de mon guide, face à moi il devrait y avoir un pont sur la rivière Orcia. Mais il n’y a rien ou plus rien : peut-être a-t-il a été emporté. Le cours d’eau est large et il y a du courant. On voit bien que le chemin continue sur l’autre rive, mais il n’est pas question que je traverse à pied. Je connais une pèlerine qui a failli y rester dans des circonstances analogues : après de gros orages elle s’était aventurée dans un ruisseau là où était annoncé un gué, et déséquilibrée par le courant elle avait été emportée. Heureusement elle avait pu s’accrocher à une branche et des pèlerins qui la suivaient l’avaient aidée à remonter sur la berge, avec le poids du sac cela aurait pu mal tourner. Donc je ne vais pas tenter de renouveler l’exploit, d’autant plus qu’il n’y a personne pour éventuellement me secourir. J’arpente les berges en partie effondrées, en amont et en aval, à la rechercher d’une éventuelle installation de dépannage ou un d’endroit moins large. Rien. Je me résous à rebrousser chemin pour reprendre la SS 2. Mon arrivée à 19 heures à Radicofani est compromise.
Un peu avant 16 heures. Je suis vacciné, je n’essaye plus de rejoindre la Via Francigena, je marche sur la bande d’arrêt d’urgence. J’entre dans ma bulle, je me concentre sur le but, avancer, et j’arrive à faire abstraction du bruit constant des voitures. Cela a un côté magique, presque jouissif, que je ne saurais expliquer. De temps en temps je m’arrête pour prendre une photo, notamment des villas typiques avec leur belle allée de cyprès. Des automobilistes eux en profitent pour me photographier, à chacun son exotisme.
Vers 18 h 30. La nuit commence à tomber. J’arrive devant un hôtel qui jouxte une station service. Il reste environ deux heures de route. Il serait plus prudent de s’arrêter ici d’autant plus que le rythme de marche en fin de cette longue journée risque de se dégrader, mais l’hôtel est complet. J’appelle la paroisse pour prévenir de mon retard. Après une conversation stérile entre une dame qui ne comprend pas un mot de français et mon italien inexistant, je raccroche en espérant qu’ils ne me laisseront pas à la rue. Dopé par un nouveau coca je repars à l’assaut.
Peu après je quitte la SS 2 pour une route moins importante, sans grande circulation. La nuit est très étoilée, on devine des villes éclairées dans le lointain, dans la vallée ; parfois leurs lumières se reflètent sur les nuages, avec au premier plan la silhouette des arbres qui se découpe en ombres chinoises c’est féerique. Une ambiance genre rencontre du troisième type. J’aime. Je devrais circuler plus souvent la nuit. Tout à coup ma frontale que je tenais à la main pour pouvoir l’agiter et me signaler quand une voiture arrive, m’échappe et sous le choc s’éteint. Après une séance à quatre pattes dans le noir je finis par la retrouver. Une journée pleine de rebondissements.
Alors que je suis en train de me dire que ce matin, au lieu de faire le fier, j’aurais mieux fait d’accepter ce bout de conduite, une voiture de carabiniers s’arrête à mon niveau :
« — Tout va bien ? » , en italien bien sûr,
« — Si »,
« — Où allez-vous ? »,
« — Radicofani »,
« — Vous y êtes presque, plus que trois kilomètres. Buon Cammino », et ils repartent.
Je m’étais mis à espérer qu’ils me proposent de m’y emmener. Déception. Je ne sais pas si j’ai traîné, il faut dire que la montée à Radicofani située au sommet d’une colline est assez raide, ou s’ils ont voulu m’encourager en minimisant la distance, mais je suis arrivé vers 20 h 30 soit plus d’une heure après cette rencontre.
Évidemment le refuge était fermé. Plein d’appréhension, je téléphone. On me répond « On vous envoie quelqu’un. ». Ouf ! C’est Fausto, avec une béquille, état temporaire ou permanent, je ne sais, qui vient m’ouvrir et m’expliquer, dans un bon français, le fonctionnement de la maison dont je suis le seul occupant. Puis il me parle de sa ville, notamment de son rapport à la France : Philippe Auguste y serait passé et une stèle en mémoire des Français morts à la Bataille de Radicofani le 17 juin 1944, plus d’une centaine de légionnaires, est érigée à la sortie de la ville. Enfin il m’indique le café où je pourrai trouver à manger, tous les restaurants étant complets à cause du rallye qui aura lieu demain.
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Le temps de faire mes ablutions et me voilà prêt à aller manger. En quittant le gîte je claque la porte comme me l’a recommandé Fausto. Par précaution, les serrures n’étant pas toujours mes amies, j’essaye d’ouvrir la porte avec la clé qu’il m’a confiée. Rien à faire. J’ai des scrupules vu ses difficultés à se déplacer, mais je n’ai pas trop le choix, j’appelle Fausto. Sans montrer une quelconque impatience devant mes incapacités il revient et me fait une démonstration : introduction de la clé, on secoue un peu la porte et hop c’est ouvert. Cela semble simple, je suis nul. Je remercie humblement, il repart. Par acquit de conscience je fais un nouvel essai selon la méthode Fausto. Rien à faire. De loin il m’entend me battre avec la porte et revient sur ses pas, « — désolé, je crois que je vais passer la nuit dehors », il déverrouille la porte en riant et me dit de la laisser ouverte de toute façon il n’y a rien à voler là-dedans.
Il est déjà 21 h 50 quand je me présente au café. Le patron regarde sa montre, j’ai peur qu’il refuse de me servir, mais non, sans doute me fait-il une faveur ou alors je suis arrivé juste avant l’heure fatidique de 22 heures. Je commande des pâtes fraîches et un quart de vin plus une grande bouteille d’eau : je me sens desséché.
Dans ma chambre silence royal, aucun bruit malgré une petite fête entre jeunes sur la place. Ce sera une des rares nuits où je me passerai de bouchons d’oreille. Cela devrait m’aider à récupérer après cette journée pleine d’imprévus et une cinquantaine de kilomètres dans les jambes. Même si je ne me sens pas exténué, il faut attendre demain matin pour savoir comment la machine aura réagi.
1559 kilomètres parcourus depuis chez moi dont 50 aujourd’hui.
Pour aller plus loin
- Église Santa Maria Assunta de San Quirico d’Orcia : Église Santa Maria Assunta (San Quirico d’Orcia) – Wikipédia (en italien)
- Petit rappel sur Philippe Auguste : https://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_II_Auguste
- La bataille de Radicofani : https://1dfl.fr/3-jours-en-italie-suivi-de-l-etrange-histoire-de-radicofani-conference-du-colonel-buron-8e-r-c-a/
- Radicofani, un autre point de vue : https://www.latoscane.net/radicofani/
D’autres photos de cette étape























