Mardi 22 octobre.
Cinquante-et-unième jour : Rome est à 331 kilomètres.
Cette nuit, j’ai eu du mal à m’endormir après cette journée de repos forcé, mais ce matin je suis en forme, j’ai les jambes légères. Par contre, à part ma chemise, absolument rien d’autre n’a séché. J’ai tout revêtu dans l’état, un moment désagréable qui devrait s’atténuer avec la chaleur musculaire due à l’effort de la marche d’autant plus qu’il ne pleut plus et qu’il y a un peu de ciel bleu. Donc espérons. Les cours d’eau devant encore être gonflés, j’ai décidé de continuer par la route pour éviter les passages de gués. Je vise Abbadia d’Isola à environ 25 kilomètres.
Il est 7 h 45 et je redécouvre avec plaisir San Gimignano cette fois par temps sec, la ville est déserte, les touristes ont disparu, une ville splendide dont une fois les remparts franchis je peux enfin avoir une vue d’ensemble sur ses fameuses tours.
Pour rejoindre Abbadia d’Isola j’ai laissé le choix du trajet à l’application que m’avait conseillée Yann. En allant au plus court il va me faire passer par Colle di Val d’Elsa. En fait je comprendrai plus tard que c’est une variante du tracé officiel de la Via Francigena. Elle alterne goudron, larges chemins de graviers et petits sentiers. Le paysage est magnifique et, compensant ma frustration d’hier, je me régale à prendre des photos. Mes bâtons dans une main, je ne force pas, je prends mon temps. Çà et là des glissements de terrain témoignent de la vigueur des précipitations de la veille.
Après avoir suivi un moment la SP1 (la Strada Provinciale 1), attiré par les petits bonhommes qui symbolisent la Via Francigena je bifurque sur un chemin qui au départ tient plus du ruisseau ce qui finit de détremper mes chaussettes. Cela me donne raison et sans doute bonne conscience, d’avoir évité les gués, tout est gorgé d’eau.
J’arrive à Colle di Val d’Elsa un peu avant midi par une piste cyclable aménagée sur une ancienne voie ferrée. En ville un petit chien tenu en laisse par un homme qui n’arrive pas à le maîtriser se met à aboyer en me tournant autour ce qui fait rire tout le monde … sauf moi. Je réussis à m’échapper avec les mollets intacts et m’offre un panino en guise de réconfort.
La deuxième partie de l’étape s’avère moins agréable avec beaucoup de route nationale et un paysage beaucoup plus terne que ce matin composé de quelques collines aplaties sans ces villages en hauteur qui leur donnaient du cachet. On ne peut pas tout avoir, profitons du beau temps.
14 h 30, me voici à Abbadia d’Isola. Sur la boîte aux lettres de l’abbaye où j’ai prévu de m’arrêter un mot en italien annonce que l’accueil pèlerin est fermé pour l’hiver. Peu sûr de ma maîtrise de la langue de Dante je demande de l’aide à deux passants. Mais ils ne comprennent ni l’italien, ni le français. « Tadeschi ! », ce sont des Allemands. Ils pointent du doigt mes chaussures et en anglais me demandent si c’est toujours ma première paire : ils ont la même soif de connaissance sur le « peregrinus ordinarius » que leurs collègues qui m’avaient filmé peu avant Lucca. Poursuivant mon enquête je vais me renseigner au café d’en face où on m’affirme que l’accueil pèlerin est bien ouvert. J’appelle le numéro indiqué dans mon guide, où cette fois on me confirme que c’est effectivement fermé. Fin du suspense.
Une petite déception, mais rien de grave, en fait j’avais prévu d’y faire halte plutôt par curiosité : un pèlerin y ayant fait étape, m’avait raconté qu’à l’instar du Christ qui, en signe d’humilité, avait lavé les pieds de ses apôtres la veille de la Passion, ils y pratiquent le même rituel avec les pèlerins qu’ils reçoivent. Donc en route pour Monteriggioni que j’aperçois au loin, à environ cinq kilomètres, majestueuse, enserrée dans ses remparts au sommet d’une colline.
16 heures, ça y est je suis arrivé, installé dans un dortoir où pour le moment je suis seul. Ici ils accueillent, très chaleureusement, de 14 h 30 à 17 h 30, la nuitée est à quinze euros. D’une certaine façon heureusement qu’il a plu hier, moi qui voulais enchaîner deux étapes du guide, je me serais d’abord cassé le nez sur l’accueil fermé d’Abbadia d’Isola puis je serais arrivé trop tard ici. Il faut positiver. Comme quoi aussi il est préférable de téléphoner avant de se lancer. Il fait très beau et la ville a l’air intéressante, ce que semble confirmer le nombre de touristes. Avant de les rejoindre je vais laver et tenter de faire sécher tous mes vêtements.
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18 h 30. Installé à la terrasse d’un café sur la place centrale je déguste une bière. En tant que pèlerin j’avais la possibilité de visiter gratuitement le musée des Remparts, mais je ne l’ai appris que dix minutes avant sa fermeture à dix-huit heures. Je me suis donc baladé dans la ville, ou plutôt dans son centre historique, en fait très petit, qui commençait à se vider de ses touristes dont beaucoup d’Américains. Non loin de moi un couple s’était installé en me saluant d’un petit sourire de politesse. Peu après une serveuse leur a apporté un verre de vin et un jus de fruit présentant ce dernier à la femme, mais en fait c’était l’inverse. C’est comme souvent au moment de payer, le terminal de carte de crédit est généralement tendu vers l’homme. Des stéréotypes. Puis ils se sont roulé des cigarettes, heureusement le vent m’était favorable. Un peu plus loin un jeune couple s’est offert une bouteille de vin qu’il déguste en piochant dans une assiette de charcuterie.

Mon dortoir comme plusieurs hôtels dont des multi étoilés donne sur cette place : privilège des pèlerins d’être logé dans les centres historiques pour un prix modique. La belle vie quoi, même si c’est dans ces moments que je me sens un peu seul, des instants qu’il serait agréable de partager. En attendant mieux je compense en les relatant à mon fidèle confident, mon dictaphone.
20 h 50, je rentre du restaurant. J’ai bien cru que j’allais coucher dehors, la clé avait du mal à tourner dans la serrure. La forte fréquentation touristique a, comme toujours, poussé les prix vers le haut, je m’en suis tiré pour 50 euros, mais il faut reconnaître que c’était bon. À côté de moi dans la salle est venu s’installer un couple d’Italiens avec un petit chien qui est resté tranquille et silencieux sous la table au bout de sa laisse, dans ce pays ils sont gagas de chien.
Demain sauf surprise ce sera Sienne, à peine à 20 kilomètres, une petite étape, mais je ne peux quand même pas escamoter la visite de cette célébrissime cité. Mes chaussures et tous mes vêtements sont secs, à l’exception comme d’habitude des chaussettes, elles savent prendre leur temps.
1461 kilomètres parcourus depuis chez moi dont 30 aujourd’hui.
D’autres photos de ma Via Francigena
























