De Séville à Guillena : 23 km
J'ai quitté l'auberge "Triana Backpackers" un peu avant 8h, l'éclairage urbain venait juste de s'éteindre et le soleil encore très bas diffusait dans le ciel une lueur grise, fausse promesse d'un temps couvert, d'un peu de fraîcheur.
Hier en arrivant à l'aéroport, vers midi, il faisait 33°, une heure après, au centre ville, il s'affichait 36°. Je n'avais qu'une hâte, rejoindre l'auberge pour y troquer pantalon et chemise à manches longues pour une tenue plus légère. J'avais voulu de la chaleur, je n'allais pas être déçu.
Dans l'avion j'étais à côté d'un jeune couple, apparemment très amoureux, digne représentant de 80% des passagers, tous équipés de leur téléphone portable dernier cri. Voyage impeccable. Descente sur Séville accompagnée par un rapace qui semblait survoler à reculons une plaine à dominante ocre. Atterrissage pile à l'heure. Récupération de mon sac à dos, entier. C'était mon angoisse. Il faut bien s'en trouver une. J'avais longtemps hésité, consulté des forums, pris conseil notamment auprès de Christian mon compagnon Canadien sur le Camino Norte pour qui, rassembler et attacher les bretelles pour éviter qu'elles s'accrochent lors des manutentions vers ou hors de la soute à bagages, suffisait amplement. Prudent, j'avais opté pour l'enfournement dans un solide sac à gravas. Sur le tapis roulant, dans la famille sac à dos, il y avait de tout, ceux fidèles aux préceptes de Christian, ceux momifiés par des bandes plastiques, d'autres nichés dans leur housse anti-pluie et enfin les sacs zen, tels quels, bretelles et lanières aux vents. Tous sains et saufs !
J'avais déjà eu l'occasion d'arpenter Séville en différentes saisons et je décidai de visiter le palais de l'Alcazar que je ne connaissais pas, ses jardins, ses bassins, ses patios portant l’espérance d'une provision de fraîcheur en vue des jours à venir. Puis je m'installai pour une collation dans une sorte de guinguette sur les bords du Guadalquivir à l'ombre d'un oranger dont deux fruits vinrent s'écraser lourdement à mes côtés avec bruit impressionnant ; l'exotisme n'est pas sans danger. Depuis le quai, en contre-bas, les rires sonores et les blagues incompréhensibles de pêcheurs montaient vers moi. Calme et volupté.
Le soir, vers 21h, la chaleur dans le dortoir où j'étais revenu faire une courte pause était devenue insupportable, je choisis de revenir manger sur les bords de l'eau toute proche dans l'espoir d'une température plus clémente. Les pêcheurs rangeaient leur matériel et quittaient les quais en bandes joyeuses, des canoës montaient et descendaient le courant et … les touristes avaient envahi les berges provoquant multiplication et surenchère des restaurants ; je finis quand même par trouver à un prix abordable une énorme paella dont je dus laisser la moitié. Au retour la traversée de chaque ruelle parallèle au fleuve s'accompagnait d'une hausse de quelques degrés jusqu'à atteindre la fournaise du départ.
Dans mon dortoir, 5 places sur 6 étaient occupées et j'avais la chance de n'avoir personne au dessus de moi ce qui est toujours plus commode pour étaler ses affaires. L'auberge, agréable, était quasiment pleine, beaucoup de jeunes gens, surtout des cyclistes. Comme toujours dans ce genre d'établissement, et à fortiori en Espagne, les allées et venues ne cessèrent que peu avant minuit et ceci uniquement parce que « le vieux con » qui tentait de sommeiller en moi avait fini par se manifester, avec courtoisie mais fermement, dans un anglais mâtiné d'espagnol approximatifs. Tous s'excusèrent très gentiment, ils ne s'étaient pas rendu compte. C'est vrai que pour un Espagnol il était un peu tôt pour penser dormir ; ils me laissèrent le champ libre et sortirent profiter de l'air plus frais qui commençait à descendre sur la ville alors que dans la chambre la température continuait à monter inexorablement malgré la fenêtre grande ouverte sur une rue animée.
Ce matin j'ai partagé mon petit-déjeuner, un tantinet sommaire, avec un Français de Lyon d'à peu près mon âge, Bernard, ayant déjà fait un Chemin jusqu'à Santiago. Nous avons sympathisé mais je me suis arrangé pour filer avant lui, j'ai envie de commencer ce voyage seul. Peut-être nous retrouverons-nous plus loin.
Au réveil mon talon droit avait doublé de volume, pas franchement douloureux mais impressionnant. Heureusement quelques instants plus tard il allait mieux, et, actuellement je ne le sens plus. Ce n'est pas une surprise, je traîne ce petit souci depuis plusieurs semaines, les premiers pas sont parfois sensibles, mais le problème se dissipe habituellement avec la marche. Pour compléter le tableau clinique j'ai aussi une espèce de tendinite dans une épaule, la gauche, pour équilibrer, qui heureusement ne me torture que dans les mouvements acrobatiques du genre « essayer de se gratter dans le dos ». Tout cela reste donc vivable, enfin, je m'en suis convaincu avant d'entreprendre ce voyage. Dernière interrogation : mon sac à dos. Compte-tenu de ces petits tracas persistants et suite à la découverte de la marche ultra-légère (MUL) grâce à un commentaire sur mon blog, j'ai décidé de m’alléger au maximum. La semaine dernière j'ai acheté un nouveau sac à dos, 50 litres, 1,1 kg, pratiquement la moitié du poids du précédent. C'est vrai que je suis moins chargé, mais c'est vrai aussi qu'il est moins confortable et qu'on ne se connaît pas encore très bien, j'espère que nous allons faire bon ménage.
L'auberge est pratiquement sur le Chemin et rapidement me voilà sorti de la ville. Je longe d'abord ce qui semble être un boulevard circulaire et bientôt tout est pelé autour de moi. On suit ensuite le Guadalquivir par un large chemin piétonnier. Il y a quelques bosquets et des chevaux qui pâturent. Tout d'un coup, sur le bord du sentier, un harmonica. Il a l'air en bon état, 20 cm environ, une belle pièce. Je suis tenté, je le ramasse pour l'emmener en souvenir puis le repose une centaine de mètres plus loin : outre les problèmes d'hygiène ce n'était pas la peine de réduire mon paquetage pour commencer à remplir mon sac dès les premiers kilomètres, en plus je ne sais même pas en jouer, cela frise l'avidité. Peut-être qu'il fera le bonheur d'un pèlerin harmoniciste. Cela m'a donné de l'entrain, non pas que j'en manque mais ces abords de grande ville ressemblent ici et là à une décharge à ciel ouvert et ce bel objet leur redonne de l'éclat ; en plus, avoir résisté à cette tentation m'a libéré. Il ne faut pas y voir là une sensation mystique ou quoi que ce soit de ce genre, mais avec ce petit geste j'entre de plein pied sur le Chemin, en laissant l'harmonica j'ai abandonné d'autres choses, indéfinissables, mais je sens qu'elles ne sont plus là. Ça y est, je suis vraiment parti, les amarres sont lâchées, comme quand, après plusieurs pages flottantes, on entre enfin entièrement dans un livre. Il n'est pas 9h et on ne peut pas dire qu'il fasse vraiment chaud mais une légère transpiration commence à me recouvrir.
Une heure après me voici dans l'ancienne ville romaine d'Italica, à la sortie de Santiponce où un consommateur ayant toutes les allures d'un pèlerin se reposait à la terrasse d'un café ; mais j'ai passé mon chemin ; si l'année dernière je voulais à tout prix en rencontrer, cette année, au moins pour le moment, sans les fuir je préfère être seul. En route au niveau d'un grand pont routier j'avais continué sur mon élan à suivre le fleuve quand des pêcheurs m'avaient interpellé et remis dans la bonne direction. Se tromper est souvent l'occasion de constater la gentillesse des gens. Délesté de mon sac à dos resté à l'accueil du site je parcours tranquillement les grandes allées ombragées et paisibles de ce vaste champ de ruines où seuls les vestiges d'un grand amphithéâtre sont encore debout. Autrefois ici il y avait de la vie, de l'animation et maintenant j'y suis pratiquement seul, les lieux évoquent plus le calme d'un vaste et beau cimetière ensoleillé. J'y reprends des forces et de l'eau.
C'est aux environs de 13h que j'atteins Guillena. Il fait très chaud et le soleil cogne. Il était temps que j'arrive car je suis un peu fatigué. J'y entre en même temps qu'un groupe de trois pèlerins que j'ai suivis de loin pendant un bon moment, un couple d'un certain âge et une jeune femme qu'ils accompagnent jusqu'aux abords de l'auberge avant de faire demi-tour vers le centre ville sans doute vers un hébergement plus cossu. En route le chemin était pratiquement rectiligne, légèrement vallonné, au milieu des champs moissonnés, desséchés, aridité toute saisonnière comme le laissaient penser des signalisations mettant en garde contre les crues de ruisseaux. Deux cyclistes m'ont croisé, au loin, devant moi, à environ un kilomètre (distance estimée par le chronométrage de notre passage respectif devant une citerne) le trio cité plus haut, et, derrière moi, à peu près à la même distance, un autre marcheur. Sinon rien, personne.
Ce matin Bernard m'avait confié son intention de s'arrêter ici, il voulait démarrer prudemment, je lui avais répondu que je me déciderais sur place en fonction de ma fatigue et de la chaleur, mais cette décision je l'avais en fait déjà prise : la chaleur est là, je ne suis pas à vraiment parler très frais mais je vais continuer après une pause, je me sens prêt à ajouter les 19 km qui me séparent de la prochaine auberge, à Castilblanco de los Arroyos, aux 22 déjà parcourus.
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Commentaire #1 du : Sun 01 January 2012, 20:09:12
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