Jeudi 8 octobre, il est un peu plus de 8h, il fait nuit, il ne pleut pas mais à tout hasard j'ai mis la cape, je viens de quitter l'auberge de La Almuña en direction de Luarca à 4 km puis ce sera La Caridad, la prochaine auberge à une distance raisonnable, 33km, il y en a bien une autre à Piñera, mais 17 km ce serait vraiment trop près. Kristine est partie avant moi. Hier soir on s'est raconté un peu plus. Elle a autrefois étudié le français et si elle ne le parle pas aisément elle le comprend assez bien, ce qui facilite nos échanges. Elle a une quarantaine d'années et fait beaucoup de vélo ce n'est donc pas surprenant qu'elle soit en forme. J'ai appris qu'à Santonia elle avait croisé Christian qui lui a parlé de moi et, le connaissant, il a dû être élogieux. Cela doit être comme dans les westerns, le jeune joueur de gâchette vient se mesurer à l'ancien … pour le descendre. Elle en est à son 18ème jour et elle a envie de marcher, elle a besoin de marcher, de se surpasser, de faire des longues distances et elle y arrive très bien, quant à moi après 50 jours j'aime toujours marcher mais je n'en ai plus vraiment besoin, j'ai désormais trouvé mon rythme, d'accord pour les grandes étapes mais pas forcément à un tempo d'enfer. Il est probable que nous retrouverons ce soir.
Mes chaussures s'avèrent trop étroites et mes petits orteils sont désormais tous les deux surmontés d'un cor. Je les ai charcutés hier soir pour essayer de les éliminer, résultat ce matin ils me font mal mais ça va passer il suffit d'attendre un peu.
Luarca est un joli petit port mais il fait encore trop sombre pour vraiment en profiter. Après un petit détour dans la ville le chemin regagne le plateau et offre une belle vue d'ensemble. Il y a un peu de ciel bleu, j'enlève mon gilet et la cape que j'accroche sur le sac. Je respire mieux et s'il se met à pleuvoir ce ne sera pas très long à installer.
11h, défense de rire, je me suis encore perdu ! Il faut dire que le guide indiquait « abandonner le sentier pour couper à travers champs ... ». J'ai dû couper trop généreusement. Le doute à commencé à sourdre quand en plus de l'absence de balisage j'ai dû me frayer un passage à travers un épais barrage de toiles d'araignées constellées de rosée, tendues à travers des herbes hautes et détrempées qui n'avaient visiblement pas été foulées depuis longtemps. Je décide de rejoindre une petite route que j'aperçois au loin. Surtout ne pas s'étaler : je patauge dans le purin répandu dans les champs. Enfin du goudron ! Un pépé m'attend, goguenard : « Comment avez-vous fait pour vous perdre ? ». Sans attendre ma réponse et sans me demander où je vais il pointe la route sur la droite avec sa canne, « A la première maison sur la gauche vous trouverez une coquille ». Puis il reprend tranquillement son chemin, le pèlerin égaré fait partie de son quotidien.
Sur le chemin une ville assez importante, Navia, où j'ai prévu de faire un arrêt dans un bar pour un petit bocadillo. Je néglige plusieurs bars qui ne me paraissent pas assez sympathiques et je me retrouve face au port où les prix pratiqués sont dissuasifs. Je les traite par le mépris et du coup j'arrive à 15h30 à l'auberge de La Caridad le ventre pratiquement vide : je n'avais plus qu'une pomme sur moi. J'y suis accueilli par François et Antoine, deux Français qui me proposent un café ou plus exactement de l'eau chaude pour me faire un café. Ils sont équipés d'un thermo-plongeur (aussi appelé bite chauffante !) avec lequel ils préparent leurs repas au bain-marie ce qui les rend indépendants des équipements parfois sommaires des cuisines des refuges, il leur suffit d'une prise. Je profite de l'offre.
Ils sont un peu plus âgés que moi ; ils se connaissent depuis longtemps et vont tous les deux à Saint-Jacques : François arrive de la région de Blois et a été rejoint à Bayonne par Antoine qui s'est payé une énorme ampoule sous le talon ce qui a créé un déséquilibre et du coup il a une belle tendinite au genou opposé. Il galère. A chaud, aidé de ses bâtons de marche, ça va mais à froid sa jambe refuse de le porter et il est presque obligé de marcher à quatre pattes. A quelqu'un qui lui disait que soit il était fou soit il était courageux il aurait répondu que cela devait être un petit mélange des deux. Ce sont des habitués du Chemin, ils ont déjà été à Santiago en 1996 et en 2006. En 96 c'était plus convivial, plus aventureux, c'étaient encore les temps héroïques où quelques prêtres se démenaient avec presque rien pour faire tourner la machine mais il y avait aussi des escrocs qui profitaient de la carence générale pour vendre à prix d'or hébergement minable et nourriture indigeste. Eux aussi ont utilisé le mot lassitude, il faut dire que cette fois il doit leur tarder de voir le bout du Chemin, et ils ont convenu avec moi que quelques soient les circonstances la première fois reste la plus belle.
Vers 16h30 est arrivée Kristine, elle s'est arrêtée une bonne heure sur la plage de Luarca pour attendre le lever du jour, une contemplative... active.
Le gîte est grand mais dans un état pitoyable, la plupart des sommiers ont quelques lattes brisées. Kristine qui à son habitude voulait s'isoler dans le second dortoir y a renoncé, une humidité verdâtre recouvre les murs qui suintent et le plafond est lépreux. Pas de risque de voir débarquer les « pèlerins avec valises à roulettes » dont se plaignaient mes compagnons il y a un instant.
Après cette journée de jeûne je me réjouissais d'avance du bon repas que j'allais m'offrir dans un bon restaurant, j'étais prêt à faire un petit effort budgétaire compte-tenu des économies forcées de la journée. Mais rien à part des hamburgers. Heureusement il y avait un supermarché, autant se faire son sandwich soit même ; j'y ai ajouté une bonne bouteille à partager. Antoine est sous anti-inflammatoire, François par solidarité ne boit pas et Kristine était déjà partie pique-niquer sur la plage (dans mon petit tour de ville je n'ai même pas remarqué qu'il y en avait une !) J'ai donc bu à la santé de Christian qui lui ne m'aurait pas laissé seul face à cette épreuve ! Un vin ma foi très bon, un rayon de soleil dans ce trou à rats.
Avant de me coucher j'amadoue mes orteils en leurs offrant un joli petit pansement, ce n'est pas le moment qu'ils se rebellent, demain ce sera Ribadeo, une étape courte mais qui va me faire entrer en Galice, le but est proche.



Commentaire #1 du : Sun 20 March 2011, 17:19:30
Commentaire #2 du : Sun 20 March 2011, 17:29:38
Commentaire #3 du : Sun 20 March 2011, 18:47:27
Commentaire #4 du : Sun 20 March 2011, 18:58:40
Commentaire #5 du : Mon 21 March 2011, 21:02:30
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Commentaire #8 du : Thu 14 April 2011, 19:04:44
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