Je n’irai pas à Istamboul

Présélectionné au concours de Bibliocratie pour gagner un voyage à Istanboul d’où il fallait ramener un carnet de voyage, je n’ai pas été choisi. Heureuse incertitude du sport. Gloire au vainqueur en l’occurrence une vainqueure (au Québec et en Suisse ou utilise le mot vainqueuse qui, il faut le reconnaître, souligne mieux sa féminité).

Pour concourir il fallait proposer un texte ou/et des photos ou/et des dessins sur le thème de “Mon bistrot”. J’avais opté pour un texte que voici :

 

Un bistrot pour la route

Bistrot avant PontremoliLa salle est grande avec des couleurs ternes, sans charme, une télé diffuse ses images avec, pour une fois, un son réduit, quelques tables délimitent un grand espace central fermé sur un côté par le comptoir où quelques clients accoudés sont rejoints de temps à autre par des accros de l’expresso qui commandent puis avalent en coup de vent leur dose tout en échangeant quelques mots avec les autres consommateurs et la jeune femme aux manettes de la machine à café. Tout le monde semble se connaître. A une table, dans un coin, un homme et son petit garçon qui joue avec un soldat en plastique genre Big Jim, probablement la famille de la patronne venue passer un moment en sa compagnie en ce jour de repos dominical. En route j’ai fréquenté plusieurs cafés tenus comme ici par des asiatiques prêts à relever le défi dans une région qui, à en croire le manque d’entretien de nombreuses maisons, est en cours de dépeuplement. Dehors il pleut à verse depuis des heures. Dans un coin mon sac à dos trône au milieu de la flaque qu’alimente ma cape qui dégouline.

Arrivé à la sortie du bourg sans avoir croisé le moindre commerce ouvert, j’avais décidé d’abandonner le balisage et de rebrousser chemin en m’orientant vers un clocher, ou plutôt un campanile. Il était grand temps que je me restaure et que je me réchauffe et j’avais bon espoir de trouver un bistrot ouvert à proximité d’une église.

Il était bien là, sous les arcades entourant une grande place.

Après avoir tenté d’éliminer toute cette eau en tapant des pieds et en secouant ma cape j’entrai en lançant un engageant « Buongiorno » propre à faire oublier ma dégaine proche de celle d’un SDF puis me dirigeai vers le comptoir. « Parlez-vous français ? », « Do you speak English ? ». Aucune réaction. J’appelai à la rescousse toutes mes ressources linguistiques aussi ténues fussent-elles, français, anglais, espagnol et les rares mots d’italien glanés ici et là que je restituai plus ou moins phonétiquement en les estropiant sans vergogne, le tout s’appuyant sur une gestuelle que j’espérai universelle : «Prego. Sandwich ?  Panini ? ». Une fois, un serveur m’avait répondu « Ici, Monsieur, on ne parle qu’italien ! », enfin c’est ce que j’avais compris, puis il m’avait tourné le dos me laissant un peu secoué ; le temps que je réagisse, il réapparaissait avec un collègue, une vraie armoire à glace, et un « Lui, il parle français ! » lancé avec un grand sourire. On se détend. Aujourd’hui, face à ces sourcils désespérément interrogatifs surmontant l’éternel sourire j’allais abdiquer quand un des rares consommateurs vint à mon secours. Dans le flot de paroles qui suivit j’arrivai à capter le mot prosciutto que je confirmai aussitôt par un « Si !» et un hochement de tête vigoureux. Salame eut été cité en premier que je l’eusse élu avec le même enthousiasme. C’est d’ailleurs pour cela que je ne fais aucun progrès, je m’accroche aux quelques mots que j’ai fini par identifier.

Sans surprise « Coca ? » ne posa, lui, aucun problème. Installé à une table près d’une grande baie vitrée, je le savoure en attendant mon casse-croûte. Les boissons plus corsées sont pour le soir, après l’effort. Est-ce la sortie d’une messe ou simplement l’heure de l’apéritif, la salle s’est subitement remplie et toutes les tables sont désormais occupées. Deux personnes entrent précipitamment et se dirigent vers moi après avoir secoué leur parapluie. L’un deux parle un peu français. « Francigena1 ? ». Il doit le répéter plusieurs fois car les accents toniques diffèrent des nôtres et j’ai du mal à faire le rapprochement. Une sorte de bouche à oreille local a dû signaler ma présence. A mon acquiescement ils repartent pour revenir un instant plus tard avec une belle feuille en forme de parchemin attestant de mon passage dans la ville. Du coup des clients se rapprochent et m’interrogent sur mon périple. Certains me parlent de Compostelle qu’ils ont fait où qu’ils aimeraient faire. Nous n’avons pas un soudain don des langues, mais nous nous débrouillons tous avec les moyens du bord, juste pour le plaisir de partager.

Chacune de ces pauses est une occasion pour consulter mes mails. Quand mon sandwich arrive je tends mon portable vers la serveuse : « Wifi ? ». Après un moment d’hésitation j’ai droit à « Ah ! Ouaïfaïe ! » avec un petit rire moqueur. Il n’y a sans doute que les Français pour dire « Ouifi ». Du coup elle me confie son téléphone pour que je recopie le mot de passe. Au bout de la énième tentative, elle a pitié de moi et me propose de le rentrer elle-même. Ça marche ! Je suis nul ! Il n’y avait même pas de message : demain peut-être.

Ils ne sont pas tous beaux ces bistrots, mais je m’y sens accueilli, presque materné, des petits îlots d’humanité qui jalonnent cette longue marche en solitaire.

« Ciao », « Arrivederci », il est temps de reprendre la route, échanges de signes de mains et de sourires. Il pleut toujours. Allez, on y va !

 

 

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